Activités ludiques et genre dans le processus de socialisation
Publiée par Gilbert KADA
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La ressource en bref
Niveau : A1
Jeux et rapports de genre
Axés sur un mode différentiel dès les cinq premières années, la société offre aux filles et aux garçons, par le biais de cette éducation séparée, des modèles socio-culturels qui trouvent leurs manifestations sur le plan ludique. Les jouets masculins sont eux beaucoup plus variés et permettent des possibilités inventives plus larges. Ils concernent en général des jeux de construction, des jeux où l’action et les mouvements sont attendus comme toutes les reproductions des transports (les charrettes et les bœufs, les chevaux, les motos, etc.). En Afrique d’une manière générale et dans la société sara-kaba au Tchad en particulier, dans la majorité des jeux de garçons, la confrontation, le combat sont très souvent présents. Les garçons jouent aux guerriers, aux cultivateurs. Ensemble, garçons et filles jouent aux couples et organisent à leur niveau une microsociété qu’ils sont appelés à reproduire. Les garçons jouent le rôle de papa et la fillette le rôle de maman : les filles effectuent des activités ménagères (n’djourou).
Les jeux de devinettes qui se déroulent généralement au clair de lune : deux groupes de filles et de garçons se livrent une compétition intellectuelle, un groupe pose des questions et l’autre répond, celui qui ne réussit pas à donner une réponse doit être défendu par son groupe à la prochaine séance. Le groupe dont les membres ont commis le plus grand nombre d‘erreurs est jugé battu par l’autre. « Les jeux sont souvent ni plus ni moins qu’une répétition avant l’accomplissement sérieux du rôle que doit tenir chaque membre de la communauté » (Kenyatta, 1973:82).
Comme jeux traditionnels en milieu sara-kaba, nous pouvons citer en exemple :
- Le koye est un jeu masculin. Ce jeu est en phase de disparition à cause de la brutalité et conséquences néfastes qu’il comporte. Il se joue avec un bâton solide et le noyau d’un fruit de koumè (palmier doum).
- Le djolé, le karé et le kindodo expriment la détente, la distraction et des rivalités d’adresse. Le kindodo est un jeu des filles.
Il y a aussi les jeux de compétition individuelle ou collective ; Saut, course, grimpé, nage, danses acrobatiques, jeu de contrôle de reflexe, etc. Ces différents jeux développent les qualités physiques de l’enfant, en faisant appel à l’endurance, la résistance. Il semble donc différer des jeux électroniques que les enfants adorent aujourd’hui. Mbonji Edjenguèlè cité par Edongo Ntede (2010:80) met en relief les rapports entre société et jeu et les multiples fonctions éducatives des activités ludiques dans nos cultures. Par ailleurs, il nous parle de trois fonctions du jeu :
- La fonction diacritique, d’identification et de distinction des sociocultures d’exécution des pratiques ludiques ;
- La fonction épistémologique faisant du jeu une structure d’archivage du savoir tant vital que social à deux niveaux : un niveau léger lisible et un niveau profond ;
- La fonction mimique de réplique d’institution sociale autre ou de préfiguration-préparation à une activité majeure de production.
Cette prise de position rejoint en partie celle de Comoe-krou cité par Mbonji Edjenguèlè, 1983:89) qui soutient la fonction éducative du jeu : «Le jeu négro-africain n’est pas cette activité inutile et improductive qu’on dit… ».Aussi, les différentes chansons qu’on peut rencontrer en milieu Sara-Kaba expriment plusieurs thèmes : les chants funèbres, comiques, nostalgiques, mélancoliques, initiatiques, etc. Les différentes chansons sont accompagnées ou non des instruments de musiques. Et chez les Sara-Kaba, les instruments sont nombreux et variés : le grand tam-tam (dala), le petit (ndoum), et le guiro qui est fabriqué avec une marmite en argile couverte de peau, le balafon ou le xylophone (kobo), et la cithare (koundé), le cor fabriqué avec la corne d’un animal (mbalé), etc.
En milieu sara-kaba, la lutte traditionnelle (mbilé), principal sport pratiqué, s’organise comme championnat de lutte traditionnelle chaque année pendant la période des récoltes. Il est le sport qui marque les plus grands événements en pays sara-kaba. Ainsi, on se rend compte ainsi que l’éducation donné à l’enfant ne peut se comprendre, qu’en prenant en considération le milieu social et culturel où il est né. Les parents ou les éducateurs se trouvent dans l’obligation d’aider l’enfant à s’insérer dans la société, pour sa survie et son bien-être futur, en lui inculquant les valeurs de cette dernière. L’éducation donnée à un enfant doit donc être analysée selon l’angle de la méthode et de l’objectif. Ceci pouvant varier d’un sexe à un autre, d’une époque à une autre et d’une culture à une autre.
L’éducation traditionnelle avait pour finalité la formation totale de l’individu. On lui apprenait la pratique, et il s’exerçait à la culture matérielle de son terroir. Comme le dit Edongo Ntede (2010:230), « sa personnalité culturelle était modelée suivant une certaine vision du monde. Mais surtout, l’enfant était conditionné psychologiquement afin qu’il perpétue des comportements moraux positifs en harmonie avec sa communauté ». Un des principes de l’éducation traditionnelle est la division sexuelle du travail. Le garçon ou la fille ont chacun ses responsabilités à tenir pour être accepté par les siens. La fille et le garçon sont donc éduqués en fonction du rôle que chacun joue dans la société. Les danses, les jeux, la musique, les chants, les récits, les contes, les devinettes et proverbes sont une richesse folklorique des Sara-Kaba. Ils font partie de leur répertoire culturel et sont utilisés pour satisfaire les besoins spirituels, d’instruction et de recréation et aussi pour transmettre des informations d’actualité. Les distractions des enfants reflètent le monde des adultes. Ils passent très naturellement des jeux aux vrais travaux. Les jeunes s’accaparent d’un éventail de moyens d’expression orale.
D’après les travaux des spécialistes en Sociologie de l’éducation, les analyses ont montré que chaque sexe est assorti d’une batterie de «qualités » supposées intrinsèques, qu’il s’agit de faire coïncider afin de « bien faire » la fille ou le garçon que les pratiques ou consommations culturelles servent à exprimer. Dans le même sens, en extrayant les idées de Beauvoir, Dantier (2007:14) affirme que :
Les femmes, quand une enfant leur est confiée, s'attachent, avec un zèle où l'arrogance se mélange à la rancune, à la transformer en une femme semblable à elles. Et même une mère généreuse, qui cherche sincèrement le bien de son enfant, pensera d'ordinaire qu'il est plus prudent de faire d'elle une « vraie femme » puisque c'est ainsi que la société l'accueillera le plus aisément. On lui donne donc pour amies d'autres petites filles, on la confie à des professeurs féminins, elle vit parmi les matrones comme au temps du gynécée, on lui choisit des livres et des jeux qui l'initient à sa destinée, on lui déverse dans les oreilles les trésors de la sagesse féminine, on lui propose des vertus féminines. On lui enseigne la cuisine, la couture, le ménage en même temps que la toilette, le charme, la pudeur. On l'habille avec des vêtements incommodes et précieux dont il lui faut être soigneux. On la coiffe de façon compliquée, on lui impose des règles de maintien : tiens-toi droite, ne marche pas comme un canard. Pour être gracieuse, elle devra réprimer ses mouvements spontanés, on lui demande de ne pas prendre des allures de garçon manqué, on lui défend les exercices violents, on lui interdit de se battre. Bref, on l'engage à devenir, comme ses aînées, une servante.
Avec les mouvements actuels du féminisme, il devient de plus en plus normal d'encourager la fille à faire des études, à s'adonner aux sports. Mais en exigeant d'elle de garder sa féminité, de rester femme, on lui rend plus difficile la réussite.